Quand
les gens pensent à l’éclatement de la famille, à la désyndicalisation,
à la désertion des Églises institutionnalisées, à la sexualité
libre, à l’obsession de la santé et de l’épanouissement
individuel, ils découvrent le modèle individualiste qui envahit la
société. Souvent, l’homme associe l’individualisme à l’égoïsme,
un concept d’emblée largement connoté négativement. Là où il y a
de l’individu, l’homme voit nécessairement le mal. En fait, c’est
une grosse erreur que de réduire l’individualisme à son sens courant
et restreint. Certes, beaucoup de gens valorisent l’individu au détriment
de la société. Ainsi, même quand ces individus se regroupent dans des
communautés ou réseaux, c’est à des fins individuelles, pour se
chercher et s’affirmer. L’humain désire se démarquer de tous et de
chacun pour ainsi améliorer son estime de soi et flatter sa vanité.
Mais l’individualisme amènera-t-il le déclin ou le progrès de nos
sociétés ? En examinant les deux côtés de la médaille, nous serons
en mesure de déterminer si, au bilan, l’individualisme a
des effets positifs ou négatifs sur la société.
D’abord,
il est primordial que chacun jouisse d’un côté individualiste s’il
veut progresser par lui-même et faire valoir ses propres idées. On
peut définir l’individualisme comme une attitude positive qui
privilégie l’approche individuelle sur l’approche collective et qui
s’appuie sur la reconnaissance de sa responsabilité individuelle et
sur le respect d’autrui. Il faut du courage et de la détermination
pour affirmer ses idées plutôt que de se cacher derrière les autres.
Nos actes n’engagent que nous, que nos choix (et non pour rester en
conformité avec une morale ou une idéologie). Que ce soit bien ou mal,
l’individualiste assume ses choix et subit les conséquences de ses
actes. Ainsi, l’Homme bénéficie d’une conscience lui permettant
d’agir selon ses choix et sa raison, le dirigeant graduellement
vers l’autonomie. En effet, l’individualisme met l’accent sur le
cheminement particulier de l’individu par rapport aux règles
collectives. Il s’affranchit alors des normes imposées par
d’autres. L’individualiste est responsable et désire
l’aboutissement heureux de son combat sans relâche pour la liberté,
l’autonomie et l’épanouissement. Rousseau démontre d’ailleurs le
summum de la civilité avec son fameux dicton : « Je suis ma
propre loi »1. Grâce à l’autonomie
de l’Homme, il peut, par un contrat social, s’associer à d’autres
individus autonomes. Il faudra toujours se rappeler qu’à la source
d’une solidarité, il y a de l’espoir, une étincelle, un individu
qui a su donner son opinion sans avoir eu peur de s’affirmer. Dans ces
conditions, contrairement à ce que plusieurs peuvent croire,
l’individualiste est le germe même d’une société nouvelle qui
serait loin d’une société irresponsable centrée sur elle-même.
L’égoïste ne prend pas en considération ses pairs, il est centralisé
sur lui-même, ne s’ouvrant point aux idées nouvelles. L’égoïsme
est, en réalité, l’opposé de l’individualisme, puisqu’il est
associé à la vie en groupe où chacun tend à faire reposer sur les
autres ses propres responsabilités. À l’opposé, un individualiste
assume ses choix et sa liberté de penser de façon originale. Et
n’oublions pas que les effets de groupes, qui tendent à noyer
l’individu dans la masse, sont beaucoup plus dangereux. Les médias
nous le démontrent tous les jours, que ce soit avec les événements récents
survenus en Haïti ou avec le phénomène des gangs de rue, comme les
Hells Angels. Ces derniers ne sont guère des individualistes, mais plutôt
des égoïstes qui ne pensent qu’à leur bien-être, sans tenir compte
du mal que peuvent apporter leurs gestes. Pourtant, la montée de
l’individualisme peut nous porter à voir cette ascension comme un
danger pour la démocratie. L’individualiste ne risque-t-il pas
d’abandonner la sphère publique, l’amenant ainsi à s’abstenir de
se présenter aux consultations électorales ? Ne compromettrait-il pas
la cohésion sociale, en refusant toute entrave au choix personnel?
Ces inquiétudes subsistent dans l’esprit de tous, ce qui les porte à
croire que l’individualisme est allé beaucoup trop loin, s’enfonçant
alors dans l’égoïsme. En associant l’individualisme avec ce
« péché capital », l’homme traduit ce concept comme une
manière subtile de déraper vers l’indifférence à l’autre,
l’irrespect et l’irresponsabilité. Il en vient même à penser que
l’individualisme est l’une des causes du sexe précoce, de l’abus
des drogues, ainsi que du divorce. Probablement que l’économiste français
Frédéric Bastiat (1801-1850), s’il vivait encore à notre époque, affirmerait
encore avec force que l’individualisme n’apportera rien de positif
à une société :
Le
principe d’individualisme est celui qui, prenant l’homme en dehors
de la société, le rend seul juge de ce qui l’entoure et de lui-même,
lui donne un sentiment exalté de ses droits sans lui indiquer ses
devoirs, l’abandonne à ses propres forces, et, pour tout
gouvernement, proclame le laisser-faire.2
L’homme
pourrait utiliser l’individualisme comme moyen pour couvrir son égoïsme
et se dérober plus facilement de ses devoirs envers la société.
Quelles que soient les qualités déployées d’une individualité
forte dans sa lutte pour l’indépendance, il est rare qu’elle soit
victorieuse dans cette lutte inégale. La société est, selon certains,
trop forte pour que l’on puisse la combattre. Elle contient un réseau
trop solide de fatalités pour que nous soyons capables de triompher
d’elle. L’individualisme ne ferait alors qu’accentuer les problèmes
qui accompagnent le souci démesuré de soi, comme la communication
manquante et des rapports de travail très compétitifs. De plus, quand
nous pensons aux parents obsessifs qui poussent très fort leurs enfants
à la réussite, nous nous rendons compte qu’une pression sociale
immense est liée à la montée de l’individualisme. Les jeunes sont
ainsi plus agressifs et le désir de gagner devient plus fort que tout.
L’individu gagne en liberté, mais il perd son sentiment de certitude,
de confiance en lui-même ; sa responsabilité l’inquiète et peut
amener une montée de stress, des troubles psychologiques et même une dépression.
Ce phénomène est loin d’assurer le bon fonctionnement d’une société.
On reconnaît ici un néo-indidualisme qui est caractérisé par
l’ordre et la mesure, et non par l’inspiration et l’enthousiasme.
Les individualistes voient l’autre comme un rival et cherchent à le
dominer. Ce sont des gens contrariés qui, incapables de faire valoir
leurs idées seuls, luttent contre une société qu’ils jugent trop
injuste. Il unissent leurs forces avec des gens qui pensent comme eux et
forment une petite société en lutte contre la grande, ce qui nous fait
grandement penser à l’histoire des sectes. L’esprit de révolte est
un dissolvant social, tout le monde le sait. Ce qu’il faut, ce n’est
pas un nouveau dictateur, mais la mobilisation de milliers de personnes.
En s’isolant de tous, l’individualiste peut devenir asocial et déplaisant
tout en oubliant qu’il existe une société qui lui a permis de se réaliser.
Toutefois, ne serait-il pas plus simple que chacun prenne en charge son
propre destin? L’individualisme n’est-il pas le meilleur moyen de résister
aux totalitarisme et à l’intolérance? Ne faut-il pas des êtres
autonomes et engagés personnellement dans leur mission pour ainsi
participer à une œuvre collective?
Comme nous l’avons vu plus haut, le terme « individualisme »
a été galvaudé et employé dans tellement de sens différents qu’il
est aujourd’hui difficile de trouver son sens exact. Si nous demandons
à un Américain ce que signifie le mot « individiualism »,
il vous dira que c’est d’entretenir ses idées propres, ses
convictions et d’être indépendant de personnalité. En France, on le
définit de façon plus négative. L’individualisme est perçu comme
la volonté de faire passer ses propres intérêts avant ceux des
autres. Celui-ci est vu comme un marginal, quelqu’un qui ne sait point
vivre en société. Si nous prenons le sens positif du mot, la société
ne saurait souffrir de gens qui ont des idées novatrices. Par contre,
en voyant l’individualisme comme une dérive regrettable et égoïste,
voire narcissique, qui dégrade l’harmonie en commun, alors nous
pouvons conclure que les humains n’ont guère besoin de ce type
d’esprit. Pour résoudre ce dilemme, il faudrait s’entendre sur la définition
exacte du mot. À mon avis, il signifie d’abord et avant tout, le
moyen de penser par soi-même, de forger son opinion en conformité avec
ses propres idées et non celles de la majorité. Si personne ne voulait
s’affirmer et avancer dans la vie, nous n’en serions pas au point où
nous en sommes aujourd’hui. Galilée a affirmé que la terre tournait
autour du soleil (héliocentrisme) malgré le fait que la plupart
croyaient que la terre était le centre de l’univers. Il a su
surmonter la peur de se faire juger. S’il n’avait pas eu le courage
de faire valoir sa théorie, l’ignorance des hommes aurait perduré.
Cependant, l’individualisme n’aidera la société à progresser que
si on n’utilise pas ce concept de manière abusive, pour ainsi dévier
vers l’égoïsme et oublier de prendre en considération nos pairs.
Nous avons besoin de plusieurs têtes pour comprendre tout ce qu’il y
a à savoir dans ce monde et la communication est le seul moyen de véhiculer
l’information. Si chacun travaille pour soi, la société disparaîtra
à petit feu. Il ne faut pas oublier que : « Deux têtes
valent mieux qu’une. » Nous avons besoin des idées de chacun
pour faire évoluer notre société. L’humain doit prendre ses
responsabilités et reconnaître ses limites afin de pouvoir échanger
et fonctionner avec les autres. Dans ces conditions, l’individualisme
mène à l’autonomie. D’ailleurs, Emmanuel Kant, l’un des plus
grands philosophes de tous les temps, affirmait que la vocation de tout
être humain est de penser par soi-même : « Aie le courage
de te servir de ton propre entendement. »3 C’est
à nous de juger, à la lumière de la raison, de ce qui est bien et de
ce qui est mal, et non à la société ou à la religion. Notre
conscience existe, entre autres, pour nous permettre de trouver la réponse
à nos interrogations morales. Cependant, Kant ne fait pas la promotion
du laisser-faire. Il exprime le fait que l’homme doit voir la morale
comme une chose connectée aux obligations et aux lois. Donc, l’homme
doit développer un côté individualiste, pour être alors capable de
vivre par lui-même tout en respectant la liberté de l’autre. Pour
faire évoluer la société, l’humain doit conduire ses gestes suivant
un devoir moral. S’il agit selon son propre intérêt, l’homme
n’est plus un individualiste, mais un égoïste. Dans ce cas, la société
ne sera que plus anarchique. Notre raison « pure » est le
moyen de trancher entre le bien et le mal. L’individualiste doit
s’en servir pour mettre à l’épreuve ses convictions et ainsi
savoir si son mode de pensée est juste et valable. Il n’a qu’à se
demander : «Ce que je me propose de faire peut-il être
universalisé sans contradiction? » Autrefois, au Québec, la
religion, la famille, la langue française et l’autorité étaient
fortement valorisés, amenant alors une certaine stabilité, puisque les
mêmes valeurs prévalaient. Cet ordre social ne correspond plus à la
société pluraliste d’aujourd’hui. Maintenant, la population est
composée de gens de différentes cultures qui ont des modes de vie
distincts. L’homme de notre génération tient au respect de son
identité. Il veut être capable d’orienter sa vie selon ses choix, être
maître de sa propre vie et jouir d’un maximum de liberté, tout en ne
perdant pas de vue ses propres responsabilités. Dans ces circonstances,
nous devons faire preuve de tolérance, d’ouverture d’esprit et de
respect de la liberté d’opinion. N’est-ce pas là une
situation particulièrement favorable pour tirer parti de la diversité
et du choc des idées d’où jaillit la lumière?
En somme, il existera toujours un bon individualiste et un mauvais. Le
bon sera celui qui formera ses propres idées tout en respectant son
prochain tandis que le mauvais entretiendra un penchant égoïste
l’amenant à se fermer aux autres. Il est évident que l’homme qui
apporte le bien, non seulement à lui-même, mais à autrui, aura le
pouvoir de faire évoluer la société. Aujourd’hui, nous vivons dans
une société « libérale », dans laquelle l’État est présumé
au service des individus. Cependant, ne dévie-t-il pas vers un néo-libéralisme
pernicieux en privilégiant la sous-traitance au nom d’impératifs économiques
et au mépris des acquis sociaux des dernières années?
1.
Citée de mémoire
2. http://bastiat.org/fr/individualisme_et_fraternite.html
3. Michel Métayer, La philosophie éthique :
Enjeux et débats actuels , Édition du renouveau pédagogique,
2002, p.52.