Foogie
Vicky Tetreaul

L’individualisme est-il signe de déclin ou de progrès de nos sociétés ?

Quand les gens pensent à l’éclatement de la famille, à la désyndicalisation, à la désertion des Églises institutionnalisées, à la sexualité libre, à l’obsession de la santé et de l’épanouissement individuel, ils découvrent le modèle individualiste qui envahit la société. Souvent, l’homme associe l’individualisme à l’égoïsme, un concept d’emblée largement connoté négativement. Là où il y a de l’individu, l’homme voit nécessairement le mal. En fait, c’est une grosse erreur que de réduire l’individualisme à son sens courant et restreint. Certes, beaucoup de gens valorisent l’individu au détriment de la société. Ainsi, même quand ces individus se regroupent dans des communautés ou réseaux, c’est à des fins individuelles, pour se chercher et s’affirmer. L’humain désire se démarquer de tous et de chacun pour ainsi améliorer son estime de soi et flatter sa vanité. Mais l’individualisme amènera-t-il le déclin ou le progrès de nos sociétés ? En examinant les deux côtés de la médaille, nous serons en  mesure de déterminer si, au bilan,  l’individualisme a des effets positifs ou négatifs sur la société.

D’abord, il est primordial que chacun jouisse d’un côté individualiste s’il veut progresser par lui-même et faire valoir ses propres idées. On peut définir l’individualisme comme  une attitude positive qui privilégie l’approche individuelle sur l’approche collective et qui s’appuie sur la reconnaissance de sa responsabilité individuelle et sur le respect d’autrui.  Il faut du courage et de la détermination pour affirmer ses idées plutôt que de se cacher derrière les autres. Nos actes n’engagent que nous, que nos choix (et non pour rester en conformité avec une morale ou une idéologie). Que ce soit bien ou mal, l’individualiste assume ses choix et subit les conséquences de ses actes. Ainsi, l’Homme bénéficie d’une conscience lui permettant d’agir selon ses choix et sa raison, le dirigeant  graduellement vers l’autonomie. En effet, l’individualisme met l’accent sur le cheminement particulier de l’individu par rapport aux règles collectives. Il s’affranchit alors des normes imposées par d’autres. L’individualiste est responsable et désire l’aboutissement heureux de son combat sans relâche pour la liberté, l’autonomie et l’épanouissement. Rousseau démontre d’ailleurs le summum de la civilité avec son fameux dicton : « Je suis ma propre loi »1. Grâce à l’autonomie de l’Homme, il peut, par un contrat social, s’associer à d’autres individus autonomes. Il faudra toujours se rappeler qu’à la source d’une solidarité, il y a de l’espoir, une étincelle, un individu qui a su donner son opinion sans avoir eu peur de s’affirmer. Dans ces conditions, contrairement à ce que plusieurs peuvent croire, l’individualiste est le germe même d’une société nouvelle qui serait loin d’une société irresponsable centrée sur elle-même. L’égoïste ne prend pas en considération ses pairs, il est centralisé sur lui-même, ne s’ouvrant point aux idées nouvelles. L’égoïsme est, en réalité, l’opposé de l’individualisme, puisqu’il est associé à la vie en groupe où chacun tend à faire reposer sur les autres ses propres responsabilités. À l’opposé, un individualiste assume ses choix et sa liberté de penser de façon originale. Et n’oublions pas que les effets de groupes, qui tendent à noyer l’individu dans la masse, sont beaucoup plus dangereux. Les médias nous le démontrent tous les jours, que ce soit avec les événements récents survenus en Haïti ou avec le phénomène des gangs de rue, comme les Hells Angels. Ces derniers ne sont guère des individualistes, mais plutôt des égoïstes qui ne pensent qu’à leur bien-être, sans tenir compte du mal que peuvent apporter leurs gestes. Pourtant, la montée de l’individualisme peut nous porter à voir cette ascension comme un danger pour la démocratie. L’individualiste ne risque-t-il pas d’abandonner la sphère publique, l’amenant ainsi à s’abstenir de se présenter aux consultations électorales ? Ne compromettrait-il pas la cohésion sociale, en refusant toute entrave au choix personnel?

          Ces inquiétudes subsistent dans l’esprit de tous, ce qui les porte à croire que l’individualisme est allé beaucoup trop loin, s’enfonçant alors dans l’égoïsme. En associant l’individualisme avec ce « péché capital », l’homme traduit ce concept comme une manière subtile de déraper vers l’indifférence à l’autre, l’irrespect et l’irresponsabilité. Il en vient même à penser que l’individualisme est l’une des causes du sexe précoce, de l’abus des drogues, ainsi que du divorce. Probablement que l’économiste français Frédéric Bastiat (1801-1850), s’il vivait encore à notre époque, affirmerait encore avec force que l’individualisme n’apportera rien de positif à une société :

Le principe d’individualisme est celui qui, prenant l’homme en dehors de la société, le rend seul juge de ce qui l’entoure et de lui-même, lui donne un sentiment exalté de ses droits sans lui indiquer ses devoirs, l’abandonne à ses propres forces, et, pour tout gouvernement, proclame le laisser-faire.2

L’homme pourrait utiliser l’individualisme comme moyen pour couvrir son égoïsme et se dérober plus facilement de ses devoirs envers la société. Quelles que soient les qualités déployées d’une individualité forte dans sa lutte pour l’indépendance, il est rare qu’elle soit victorieuse dans cette lutte inégale. La société est, selon certains, trop forte pour que l’on puisse la combattre. Elle contient un réseau trop solide de fatalités pour que nous soyons capables de triompher d’elle. L’individualisme ne ferait alors qu’accentuer les problèmes qui accompagnent le souci démesuré de soi, comme la communication manquante et des rapports de travail très compétitifs. De plus, quand nous pensons aux parents obsessifs qui poussent très fort leurs enfants à la réussite, nous nous rendons compte qu’une pression sociale immense est liée à la montée de l’individualisme. Les jeunes sont ainsi plus agressifs et le désir de gagner devient plus fort que tout. L’individu gagne en liberté, mais il perd son sentiment de certitude, de confiance en lui-même ; sa responsabilité l’inquiète et peut amener une montée de stress, des troubles psychologiques et même une dépression. Ce phénomène est loin d’assurer le bon fonctionnement d’une société. On reconnaît ici un néo-indidualisme qui est caractérisé par l’ordre et la mesure, et non par l’inspiration et l’enthousiasme. Les individualistes voient l’autre comme un rival et cherchent à le dominer. Ce sont des gens contrariés qui, incapables de faire valoir leurs idées seuls, luttent contre une société qu’ils jugent trop injuste. Il unissent leurs forces avec des gens qui pensent comme eux et forment une petite société en lutte contre la grande, ce qui nous fait grandement penser à l’histoire des sectes. L’esprit de révolte est un dissolvant social, tout le monde le sait. Ce qu’il faut, ce n’est pas un nouveau dictateur, mais la mobilisation de milliers de personnes. En s’isolant de tous, l’individualiste peut devenir asocial et déplaisant tout en oubliant qu’il existe une société qui lui a permis de se réaliser. Toutefois, ne serait-il pas plus simple que chacun prenne en charge son propre destin? L’individualisme n’est-il pas le meilleur moyen de résister aux totalitarisme et à l’intolérance? Ne faut-il pas des êtres autonomes et engagés personnellement dans leur mission pour ainsi participer à une œuvre collective?

          Comme nous l’avons vu plus haut, le terme « individualisme » a été galvaudé et employé dans tellement de sens différents qu’il est aujourd’hui difficile de trouver son sens exact. Si nous demandons à un Américain ce que signifie le mot « individiualism », il vous dira que c’est d’entretenir ses idées propres, ses convictions et d’être indépendant de personnalité. En France, on le définit de façon plus négative. L’individualisme est perçu comme la volonté de faire passer ses propres intérêts avant ceux des autres. Celui-ci est vu comme un marginal, quelqu’un qui ne sait point vivre en société. Si nous prenons le sens positif du mot, la société ne saurait souffrir de gens qui ont des idées novatrices. Par contre, en voyant l’individualisme comme une dérive regrettable et égoïste, voire narcissique, qui dégrade l’harmonie en commun, alors nous pouvons conclure que les humains n’ont guère besoin de ce type d’esprit. Pour résoudre ce dilemme, il faudrait s’entendre sur la définition exacte du mot. À mon avis, il signifie d’abord et avant tout, le moyen de penser par soi-même, de forger son opinion en conformité avec ses propres idées et non celles de la majorité. Si personne ne voulait s’affirmer et avancer dans la vie, nous n’en serions pas au point où nous en sommes aujourd’hui. Galilée a affirmé que la terre tournait autour du soleil (héliocentrisme) malgré le fait que la plupart croyaient que la terre était le centre de l’univers. Il a su surmonter la peur de se faire juger. S’il n’avait pas eu le courage de faire valoir sa théorie, l’ignorance des hommes aurait perduré. Cependant, l’individualisme n’aidera la société à progresser que si on n’utilise pas ce concept de manière abusive, pour ainsi dévier vers l’égoïsme et oublier de prendre en considération nos pairs. Nous avons besoin de plusieurs têtes pour comprendre tout ce qu’il y a à savoir dans ce monde et la communication est le seul moyen de véhiculer l’information. Si chacun travaille pour soi, la société disparaîtra à petit feu. Il ne faut pas oublier que : « Deux têtes valent mieux qu’une. » Nous avons besoin des idées de chacun pour faire évoluer notre société. L’humain doit prendre ses responsabilités et reconnaître ses limites afin de pouvoir échanger et fonctionner avec les autres. Dans ces conditions, l’individualisme mène à l’autonomie. D’ailleurs, Emmanuel Kant, l’un des plus grands philosophes de tous les temps, affirmait que la vocation de tout être humain est de penser par soi-même : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement. »3 C’est à nous de juger, à la lumière de la raison, de ce qui est bien et de ce qui est mal, et non à la société ou à la religion. Notre conscience existe, entre autres, pour nous permettre de trouver la réponse à nos interrogations morales. Cependant, Kant ne fait pas la promotion du laisser-faire. Il exprime le fait que l’homme doit voir la morale comme une chose connectée aux obligations et aux lois. Donc, l’homme doit développer un côté individualiste, pour être alors capable de vivre par lui-même tout en respectant la liberté de l’autre. Pour faire évoluer la société, l’humain doit conduire ses gestes suivant un devoir moral. S’il agit selon son propre intérêt, l’homme n’est plus un individualiste, mais un égoïste. Dans ce cas, la société ne sera que plus anarchique. Notre raison « pure » est le moyen de trancher entre le bien et le mal. L’individualiste doit s’en servir pour mettre à l’épreuve ses convictions et ainsi savoir si son mode de pensée est juste et valable. Il n’a qu’à se demander : «Ce que je me propose de faire peut-il être universalisé sans contradiction? » Autrefois, au Québec, la religion, la famille, la langue française et l’autorité étaient fortement valorisés, amenant alors une certaine stabilité, puisque les mêmes valeurs prévalaient. Cet ordre social ne correspond plus à la société pluraliste d’aujourd’hui. Maintenant, la population est composée de gens de différentes cultures qui ont des modes de vie distincts. L’homme de notre génération tient au respect de son identité. Il veut être capable d’orienter sa vie selon ses choix, être maître de sa propre vie et jouir d’un maximum de liberté, tout en ne perdant pas de vue ses propres responsabilités. Dans ces circonstances, nous devons faire preuve de tolérance, d’ouverture d’esprit et de respect de la liberté d’opinion.  N’est-ce pas là une situation particulièrement favorable pour tirer parti de la diversité et du choc des idées d’où jaillit la lumière?

          En somme, il existera toujours un bon individualiste et un mauvais. Le bon sera celui qui formera ses propres idées tout en respectant son prochain tandis que le mauvais entretiendra un penchant égoïste l’amenant à se fermer aux autres. Il est évident que l’homme qui apporte le bien, non seulement à lui-même, mais à autrui, aura le pouvoir de faire évoluer la société. Aujourd’hui, nous vivons dans une société « libérale », dans laquelle l’État est présumé au service des individus. Cependant, ne dévie-t-il pas vers un néo-libéralisme pernicieux en privilégiant la sous-traitance au nom d’impératifs économiques et au mépris des acquis sociaux des dernières années?

1. Citée de mémoire
2. http://bastiat.org/fr/individualisme_et_fraternite.html
3. Michel Métayer, La philosophie éthique : Enjeux et débats actuels , Édition du renouveau   pédagogique, 2002, p.52.