LA TRAITE DES FOURRURES AU CANADA
JUSQU'EN 1787

J.E. Foster et D.R. Richeson

Introduction

L'histoire écrite de presque toutes les régions du Canada commence avec la traite des fourrures. Cette activité économique englobe un vaste éventail d'expériences qui comporte tout aussi bien les réalisations quasi héroïques de certains individus que les machinations de puissantes compagnies dont le siège social se trouvait dans des pays éloignés. Pourtant, tout bien considéré, l'essence de la traite des fourrures résidait dans les activités quotidiennes de ceux qui pratiquaient ce commerce.

Pendant toute l'histoire du Canada, des ressources comme le poisson, la fourrure, le bois d'oeuvre, le blé et les minéraux ont suscité l'intérêt des diverses métropoles. Des particuliers, des entreprises et des gouvernements ont investi de fortes sommes dans les principales ressources de l'arrière-pays canadien, recherchant la richesse, la puissance et la sécurité promises par ces ressources. Par sa durée et son étendue géographique, sinon par le nombre de personnes qui y participaient et l'ampleur des fonds qui y étaient consacrés, le commerce des fourrures fut la plus importante activité primordiale d'exploitation des ressources dans le Canada d'autrefois. Ce commerce visait principalement à échanger des fourrures contre des produits manufacturés d'Europe de l'Ouest. Les chasseurs amérindiens piégeaient les animaux dont ils traitaient la fourrure et transportaient leurs produits jusqu'à des endroits stratégiques où les traiteurs de fourrures d'Europe de l'Ouest offraient en échange aux Autochtones des biens et des services qui les intéressaient. À titre d'agents des diverses métropoles et de réseaux de traite se faisant concurrence, ces traiteurs cherchaient des voies navigables qui permettraient la circulation des fourrures vers l'est et des produits manufacturés vers l'ouest. Ils finirent par établir des voies de communication dans toute la moitié nord du continent et par atteindre l'Arctique et le Pacifique. L'immensité du Canada actuel est, entre autres, un legs des hommes qui ont réussi ce tour de force. Toutefois, si important qu'ait été le rôle des métropoles d'Europe de l'Ouest et de leurs réseaux d'influence dans l'arrière-pays nord- américain, la coopération des Autochtones d'Amérique du Nord fut tout aussi nécessaire au succès du commerce des fourrures.

On peut aussi envisager le commerce des fourrures sous l'angle des raisons qui ont poussé des particuliers et des collectivités à adapter leurs cultures à un nouveau milieu et des moyens qu'ils ont pris pour y parvenir. Deux peuples, les Amérindiens d'Amérique du Nord et les Européens de l'Ouest, commencèrent à faire la traite des fourrures et poursuivirent cette activité afin de réaliser les objectifs dictés par leurs traditions culturelles propres. Les premiers habitants du continent s'étaient forgés des modes de vie distincts, admirablement adaptés à l'exploitation efficace des ressources de la terre. C'étaient surtout des chasseurs nomades. Leurs pratiques culturelles, caractérisées par l'adaptabilité aux changements du milieu, furent un facteur-clé de leur réussite. À quelques exceptions près, les peuples amérindiens accueillirent avec faveur les biens et les services que leur proposaient les traiteurs et qui semblaient faciliter leur survie et embellir certains aspects de leurs modes de vie traditionnels.

Les traiteurs d'Europe de l'Ouest, principalement les Britanniques et les Français, constatèrent aussi qu'il leur fallait s'adapter en fonction des conditions de la traite. La nécessité stimula d'importants changements technologiques, notamment l'emprunt d'outils et de techniques aux Amérindiens. Des changements sociologiques et idéologiques, moins évidents, résultèrent des situations qui avaient provoqué ces adaptations technologiques. Pour comprendre la traite des fourrures au Canada, il est aussi important d'étudier la vie de ceux qui s'y adonnèrent que les réseaux d'influence et de contrôle mis en place par une métropole éloignée.

La traite des fourrures jusqu'en 1665

L'expérimentation fut le facteur-clé qui marqua l'expansion du commerce des fourrures en Amérique du Nord, à partir du voyage d'exploration de Jean Cabot, en 1497, jusqu'en 1663, date de l'intervention directe du gouvernement du roi Louis XIV dans les affaires de la colonie de la Nouvelle-France. Les Amérindiens et les Européens de l'Ouest se familiarisèrent avec les produits qu'il fallait se procurer et expérimentèrent la meilleure stratégie d'acquisition. Entre temps, de nouveaux rôles et de nouveaux modes de vie propres au commerce des fourrures se développèrent tant chez les Amérindiens que chez les Européens de l'Ouest.

Aux débuts, les Européens de l'Ouest et les Amérindiens échantillonnaient divers produits pouvant présenter un intérêt. Les entrepreneurs d'Europe de l'Ouest eurent beaucoup de succès avec les pêcheries, puis avec le commerce des fourrures de luxe, fourrures auxquelles adhérait encore le pelage et qui servaient à fabriquer des manteaux, des robes et des garnitures. Pour des raisons économiques et technologiques, le bois d'oeuvre promettait peu, et le trafic d'esclaves amérindiens n'était pas particulièrement attrayant. Sans doute les Amérindiens de la région, Micmacs et Malécites des Maritimes, Béothuks de Terre-Neuve et Montagnais de la rive nord du golfe Saint-Laurent, avaient-ils des préoccupations similaires lors de leurs premiers contacts avec des Européens de l'Ouest. Chasseurs nomades vivant en petites bandes très dispersées, ils chassaient le gibier dans les régions boisées au cours de l'hiver et migraient sur la côte, au printemps, afin d'exploiter les ressources du littoral. Ils trouvèrent très fonctionnels les outils de métal des pêcheurs; plus tard, des articles comme des tissus et des fusils s'avérèrent utiles pour eux.

Dans leur recherche de produits, ni Amérindiens ni Européens de l'Ouest n'étaient étrangers aux techniques d'acquisition qu'étaient le commerce et la razzia. La rencontre, en 1534, entre Jacques Cartier et son équipage et une bande de Micmacs, sur le rivage de la baie des Chaleurs, dans le golfe du Saint-Laurent, montre bien que chaque groupe connaissait les produits de l'autre et cherchait avidement à en faire le commerce. L'absence des femmes et des enfants micmacs, lors de ces rencontres, révèle une absence de confiance et la peur d'échauffourées. Toutefois, tant les Amérindiens que les Européens de l'Ouest semblaient considérer que le commerce plutôt que la manière forte constituait la stratégie la plus efficace pour acquérir des produits.

L'importance d'une stratégie de troc est mise en relief par la tragique histoire des Béothuks de Terre-Neuve qui ne réussirent pas à établir de relations commerciales durables avec les pêcheurs. Les contacts entre ces deux groupes furent marqués par le vol et la violence de part et d'autre. Lorsque les pêcheurs de la côte s'aventurèrent à l'intérieur et se mirent à remonter les diverses rivières pour pêcher le saumon, chasser et piéger les animaux à fourrure, les Béothuks apparurent comme des concurrents plutôt que comme des associés nécessaires pour l'exploitation de ces ressources. Les Béothuks eurent aussi à subir des incursions par les Micmacs des régions environnantes. En raison de ces escarmouches continuelles, les Béothuks disparurent dès le début du XIXe siècle.

Les pêcheurs et les Micmacs eurent des rapports très différents. Ayant décidé que les alliances commerciales représentaient le meilleur moyen d'acquérir des produits utiles d'Europe de l'Ouest, les Micmacs adaptèrent leurs coutumes traditionnelles de façon à tenir compte des avantages et des coûts du commerce des fourrures. Les Français en vinrent à accaparer la majeure partie du commerce entre les Européens de l'Ouest et les Micmacs, et dès la fin du XVIe siècle, les Amérindiens acceptèrent la présence de traiteurs ayant des postes à terre. Un traiteur français, qui voulait s'assurer l'amitié d'une bande en particulier et donc de son commerce de fourrures, épousait une femme de cette bande. Après s'être établi dans un poste de traite, il faisait de nombreux voyages avec ses parents amérindiens. Ces traiteurs et leurs fils métis furent connus sous le nom de capitaines des sauvages. Les Français comme les Micmacs préféraient traiter entre eux par l'intermédiaire de ces hommes. Les capitaines des sauvages, intermédiaires entre les deux cultures, semblent avoir joué un rôle essentiel dans le succès du commerce terrestre des fourrures dans les Maritimes et dans celui des alliances politiques subséquentes qui lièrent les Français et les Amérindiens dans cette région.

À l'origine, on faisait surtout le commerce des fourrures de luxe. Le commerce des fourrures communes vit le jour lorsque les fabricants de feutre de l'Europe de l'Ouest apprirent que la "laine" ou le "duvet" constitué par les poils subsistant sous le pelage proprement dit du castor, une fois détachés de la peau, permettaient d'obtenir du feutre de très grande qualité. Le chapeau fabriqué à partir de cette matière, le fameux chapeau de castor, devint à la mode chez les hommes et resta populaire jusque dans les années 1830, période à laquelle le commerce des fourrures communes céda de nouveau la place au commerce des fourrures de luxe.

Au fur et à mesure qu'il se développa dans la seconde partie du XVIe siècle, le commerce de fourrures communes ne demeura plus une activité complémentaire de la pêche. Des navires commencèrent à se rendre sur la côte est uniquement pour aller chercher des fourrures. La fourrure commune était le principal produit recherché, mais la fourrure de luxe, particulièrement la fourrure de peu de volume, mais de grande valeur comme celle du vison, de la loutre, du pékan et de la martre demeura aussi un produit secondaire très important pendant toute l'histoire du commerce des fourrures communes. La fourrure de castor portée par les Amérindiens sous forme de manteau ou de robe était la meilleure fourrure commune. Lorsqu'on portait la fourrure, les jarres qui en constituaient le revêtement extérieur et qui lui enlevaient de la valeur tombaient, laissant la laine ou le duvet sur une peau souple et bien tannée. On pouvait feutrer ce castor gras d'hiver à un coût beaucoup moindre que le castor sec. Les traiteurs français qui cherchaient à obtenir la fourrure de ces castors gras remontaient le Saint-Laurent, à la recherche de bandes plus éloignées avec lesquelles ils pourraient commercer. Un important commerce d'été avec les Montagnais se développa à Tadoussac, au confluent du Saguenay et du Saint-Laurent, à la fin du XVIe siècle.

Au cours du XVIe siècle, le rôle des Montagnais dans le commerce des fourrures évolua : de chasseurs qui troquaient occasionnellement des fourrures avec les pêcheurs, ils devinrent des intermédiaires qui avaient des contacts annuels réguliers avec les traiteurs français. Ils découragèrent les contacts entre leurs voisins amérindiens et les Français, préférant troquer des produits européens avec les premiers contre des fourrures qu'ils échangeaient avec les Européens en faisant un profit substantiel. Les Montagnais qui contrôlaient le commerce des fourrures à Tadoussac pouvaient limiter la circulation des fourrures et encourager les traiteurs français concurrents à surenchérir sur les fourrures. La prospérité des Montagnais finit par attirer l'attention des bandes éloignées. Certaines tribus provenant de régions aussi éloignées que les Grands Lacs cherchaient à se procurer les produits français par le commerce. D'autres, notamment les Agniers (Mohawks) de la Confédération des Iroquois, décidèrent plutôt d'effectuer des razzias, ce qui leur semblait le meilleur moyen d'obtenir des produits français. Pour faire face à cette nouvelle menace, les Montagnais renforcèrent leur alliance avec leurs voisins algonquins de la vallée de l'Outaouais en leur permettant de trafiquer directement avec les traiteurs français. Ce fait nouveau encouragea les Français à remonter plus à l'ouest dans la vallée du Saint-Laurent et à ériger, en 1608, une habitation permanente à Québec.

En 1603, Pierre du Gua, sieur de Monts, noble français se livrant activement à des entreprises commerciales à risque élevé comme la traite d'été à Tadoussac, obtint du gouvernement français le monopole du commerce des fourrures et accepta en retour de veiller aux intérêts français dans la région. Samuel de Champlain se chargeait des intérêts de Monts en ce qui concerne le commerce des fourrures. Après avoir fondé Québec, Champlain vit la nécessité de renforcer son alliance commerciale avec les Algonquins. Il apprit rapidement que dans les régions environnant les Grands Lacs, ces alliances étaient aussi bien des pactes politiques que des accords commerciaux. Les deux victoires qu'il remporta sur les Agniers en 1609 et 1610, de concert avec les Algonquins et leurs alliés, favorisèrent les intérêts français. Fait très important, les Français entrèrent en contact avec les Hurons qui vivaient près de la baie Géorgienne, et qui étaient des commerçants habiles et des alliés des Algonquins.

Les Montagnais virent leur situation se transformer radicalement à la suite de la consolidation de l'alliance franco-huronne. À la suite de leurs premiers contacts avec les pêcheurs, les Montagnais ne faisaient qu'ajouter des produits d'Europe de l'Ouest à leur propre éventail de produits. Les outils de métal comme les couteaux et les hachettes complétaient donc les outils de pierre, d'os ou de bois, les tissus s'ajoutaient au cuir, et les denrées européennes échangées à l'occasion comme des céréales, des fruits et des légumes séchés servaient de complément aux produits de la chasse. À l'origine, ces nouvelles acquisitions n'étaient pas nombreuses, mais au fur et à mesure que les Montagnais eurent des contacts annuels prévisibles avec des traiteurs, ils cessèrent de fabriquer les produits dont il leur était plus facile d'obtenir les équivalents par le commerce des fourrures. Les articles d'Europe de l'Ouest commencèrent de remplacer les articles amérindiens plutôt que de les compléter. Les Montagnais commencèrent à abandonner leur économie de subsistance au profit de la production de surplus. Ils eurent besoin d'un plus grand nombre de fourrures à échanger avec les Français contre des produits d'Europe de l'Ouest et ils devinrent dépendants de ces denrées pour assurer leur survie. Lorsque des circonstances nouvelles leur firent perdre leur rôle d'intermédiaires, les Montagnais furent forcés de retourner à la chasse et au piégeage. Ces Autochtones, qui avaient perdu beaucoup des connaissances techniques associées à ce mode de vie, trouvèrent la transition plus difficile en raison de la rareté du gibier et des fourrures. La famine et les épidémies aggravèrent une situation déjà mauvaise. Les Montagnais ne reprirent jamais leur position d'intermédiaires dans le commerce des fourrures et leur expérience malheureuse allait être par la suite le lot de nombreux peuples autochtones.

Après les premières rencontres entre des membres de la Confédération des Hurons et des traiteurs français, à Québec, les deux parties travaillèrent à renforcer leur alliance. Sur le plan géographique et culturel, les Hurons étaient admirablement placés pour assumer un rôle d'intermédiaires coopératifs dans le commerce des fourrures. À titre d'agriculteurs, ils avaient des réserves alimentaires que ne connaissaient pas les chasseurs comme les Outaouais, les Nipissings et les Algonquins qui vivaient à l'ouest, au nord et à l'est d'eux. Étant donné que les femmes, en Huronie produisaient la plupart des denrées alimentaires, les adultes mâles avaient beaucoup de temps à consacrer aux activités commerciales et guerrières. Des réseaux commerciaux étendus couvraient déjà la région des Grands Lacs avant l'arrivée des Français. Les échanges commerciaux précolombiens au cours desquels on cherchait surtout à obtenir des produits de luxe comme des coquillages, du cuivre natif, de la pierre de pipe et du tabac comportaient le transport du maïs depuis les territoires hurons jusqu'au nord, et son échange pour de la viande, des fourrures et des peaux fournies par les chasseurs du Bouclier canadien. Cette expérience préparait les Hurons à assumer le rôle d'intermédiaires au sein du réseau d'échanges commerciaux Saint-Laurent-Grands Lacs qui reliait les traiteurs français à Québec et les chasseurs du Bouclier, au nord. Les membres de la Confédération des Iroquois cherchaient à avoir accès à ces mêmes fourrures. La géographie, les relations politiques entre leurs bandes et leurs propres traditions culturelles encourageaient les Iroquois à considérer les razzias comme le meilleur moyen d'acquérir ces produits. Dès 1630, les ressources en fourrures de leurs territoires n'étaient plus suffisantes. Les Iroquois, qui recevaient des fusils et des munitions des traiteurs britanniques de la Nouvelle-Angleterre et plus tard des Hollandais de la Nouvelle-Amsterdam, avaient les moyens d'obtenir des fourrures d'autres peuples. Sans doute la diplomatie iroquoise ne réussit-elle pas à faire rompre l'alliance entre les Français et les Hurons, mais ce pacte ne dissuada par les Iroquois d'effectuer des incursions dans toute la région des Grands Lacs.

Durant la période qui sépara la fondation de Québec et la destruction de la Huronie en 1648-1649, les Français tentèrent deux tactiques pour accroître leur influence sur leurs partenaires de traite hurons. Les missionnaires jésuites s'efforçaient d'occuper une place prépondérante dans la vie des Hurons, alors que les coureurs de bois qui pratiquaient la traite à l'intérieur, souvent au mépris de lois françaises, faisaient également office d'intermédiaires culturels, car leur connaissance intime des deux cultures leur permettaient de faire comprendre à chacune les usages de l'autre. Après l'échec de leur apostolat auprès des bandes disséminées de Montagnais nomades, les missionnaires jésuites concentrèrent leurs efforts sur les grands villages hurons. Faisant appel aux traiteurs de fourrures pour pénétrer en Huronie dans les années 1630, les jésuites connurent de longues années d'insuccès. Cependant, à la fin de la décennie, le vent sembla tourner en leur faveur, un nombre croissant d'Amérindiens acceptant de se convertir.

Il semble que les jésuites importèrent en Huronie des maladies européennes qui en l'espace de quelques années, réduisirent de moitié la population huronne. À la longue, les maladies et les biens matériels acquis grâce à la traite des fourrures portèrent préjudice aux structures sociales et à la culture des Hurons. Au contraire, les Iroquois, cousins méridionaux des Hurons, semblent avoir réduit au minimum l'action néfaste de la traite des fourrures en perfectionnant et en consolidant leur confédération. Chez les Hurons, l'acquisition du bien-être matériel par les commerçants et les tribus orientales de la confédération se faisait aux dépens des guerriers et des tribus occidentales. Cette situation suscita un malaise social et politique en opposant les intérêts individuels liés à la traite aux responsabilités communautaires. De tels problèmes pouvaient être résolus de manière satisfaisante pour peu que les institutions permissent d'intégrer les intérêts individuels dans l'ensemble des intérêts communautaires. Les Iroquois réussirent dans cette entreprise, mais pas les Hurons.

Chez les Hurons, ces problèmes furent aggravés par les épidémies, non seulement parce qu'elles tendaient à frapper les vieillards, dépositaires de la sagesse ancestrale, mais aussi parce qu'elles suscitèrent chez les Hurons des doutes quant à l'efficacité de leurs méthodes traditionnelles de sauvegarde des vies face aux méthodes de la "sorcellerie rivale". Le message religieux des missionnaires jésuites vint aggraver une situation déjà précaire. Non seulement les jésuites mettaient-ils en question les pratiques et les croyances traditionnelles, mais les néophytes avaient tendance à fuir les rites païens. Cette attitude constituait pour la culture traditionaliste des Hurons une menace plus grave que les coups de main iroquois. Les Hurons ne parvenaient pas à surmonter l'inertie des tendances à l'individualisation engendrées par la prospérité liée à la traite des fourrures et accélérées par les événements et la situation associée à la mission des jésuites. En 1648-1649, la Confédération huronne fut démantelée par les attaques iroquoises qui ne laissèrent que des groupes de réfugiés, et la mission des jésuites en Huronie fut détruite avec elle.

L'échec des jésuites en terre huronne eut pour effet de mettre en valeur les exploits des coureurs de bois qui incarnèrent les succès de la réaction française aux circonstances de la traite des fourrures dans la région des Grands Lacs. Des hommes semblables aux coureurs de bois, les capitaines des sauvages, s'étaient adonnés à la traite des fourrures dans la région des Maritimes. Mais c'est la date de 1610, année où Champlain décida d'envoyer le jeune Étienne Brûlé accompagner les Algonquins qui se rendaient chez leurs alliés hurons, qui marque les débuts de l'histoire des coureurs de bois. Brûlé ne fut pas le seul; d'autres marchèrent sur ses pas. Ces jeunes hommes acquirent une connaissance non seulement de la langue de leurs hôtes, mais aussi des traiteurs, des itinéraires et des coutumes liés à la pratique de la traite. Partageant volontiers l'existence de leurs hôtes, ils s'attirèrent la confiance générale des populations amérindiennes. Ils ne tardèrent pas à faire figure d'intermédiaires culturels entre les deux parties intéressées par la traite des fourrures, expliquant à chacune les usages singuliers de l'autre et facilitant les échanges pacifiques entre les deux. Les risques étaient tels que certains, tels Brûlé lui-même, y laissèrent la vie. Mais les bénéfices escomptés étaient considérables, car cette activité promettait une abondance de richesses matérielles et de prestige socio-politique dans les deux groupes.

Après la destruction de la Confédération huronne et la dispersion des traiteurs hurons, les coureurs de bois jouèrent un rôle déterminant dans la réorganisation du système de traite du Saint- Laurent et des Grands Lacs. Soumis aux raids incessants des Iroquois, les Amérindiens du Bouclier et des Grands Lacs supérieurs avaient du mal à acheminer régulièrement les fourrures destinées aux Français de Montréal. Afin de préserver le réseau de traite du Saint-Laurent et des Grands Lacs, les Français durent se charger du transport des fourrures et des denrées commerciales entre Montréal et les centres de traite des Grands Lacs supérieurs. On vit un nombre croissant d'engagés français pénétrer à l'intérieur des terres à bord de canots. Pour sa part, le bourgeois, sorte de marchand-traiteur, accompagnait ses marchandises vers l'ouest pour superviser les opérations de traite dans les postes éloignés. Mais le succès de la traite reposait sur l'activité du coureur de bois, qui recherchait de nouvelles bandes amérindiennes, les mettait en rapport avec les traiteurs et resserrait, au moyen d'alliances, les liens qu'elles entretenaient avec des marchands particuliers. Ces activités étaient parfois contraires aux lois du gouvernement colonial. Il arrivait souvent que les rôles de coureur de bois et de bourgeois fussent cumulés en la personne du voyageur. Ce fut le cas de Pierre-Esprit Radisson et de Médard Chouart sieur Des Groseilliers dans les années 1650.

Les aventures commerciales de Radisson et de Des Groseilliers parmi les Cris qui vivaient entre les Grands Lacs et la baie d'Hudson laissèrent un double héritage. Les pratiques qu'ils instaurèrent dans l'ensemble du réseau de traite du Saint-Laurent et des Grands Lacs se développèrent au cours du demi-siècle suivant en un mode de vie associé à la traite des fourrures. Le rôle du coureur de bois fut de plus en plus exercé par un sang-mêlé qui était apparenté au bourgeois du poste de traite mais qui avait épousé une femme appartenant à une famille éminente de la bande amérindienne. C'est lui qui conduisait de petites expéditions de traite "en dérouine" -- expression archaïque désignant le commerce itinérant de marchandises -- jusqu'aux terrains de chasse et de piégeage des Amérindiens. Les autres sang-mêlé pratiquant la traite des fourrures avaient tendance à fonder leurs aspirations sur le mode de vie et le prestige socio-politique de cet intermédiaire culturel. Au début du XVIIIe siècle, le titre de coureur de bois cédait le pas à celui de voyageur, mais le rôle que ces hommes jouaient dans la traite des fourrures demeurait tout aussi capital.

Le second héritage laissé par Radisson et Des Groseilliers fut la création de la Compagnie de la baie d'Hudson. Ces aventuriers tirèrent de leurs contacts avec les Cris vivant au nord du lac Supérieur la conclusion que les navires en provenance d'Europe pouvaient se rendre au seuil du territoire des Amérindiens trappeurs, ce qui allait permettre de court-circuiter les intermédiaires coûteux et d'éviter les dangers d'un trajet jalonné de rapides et exposé aux attaques des Iroquois.Rebutés par l'indifférence des marchands et des autorités de la Nouvelle-France et de la mère patrie, Radisson et Des Groseilliers soumirent leur projet à des courtisans anglais qui, après avoir prouvé qu'il était réalisable grâce aux voyages de l'Eaglet et du Nonsuch, obtinrent un monopole du roi britannique Charles II le 2 mai 1670. Les conseils de Radisson et Des Groseilliers furent déterminants dans les premiers succès que la Compagnie de la baie d'Hudson remporta dans ses rapports avec les Amérindiens.