LA
TRAITE DES FOURRURES AU CANADA
JUSQU'EN 1787
J.E. Foster et D.R. Richeson
Introduction
L'histoire écrite de presque toutes les régions du Canada commence avec
la traite des fourrures. Cette activité économique englobe un vaste éventail
d'expériences qui comporte tout aussi bien les réalisations quasi héroïques de
certains individus que les machinations de puissantes compagnies dont le siège
social se trouvait dans des pays éloignés. Pourtant, tout bien considéré,
l'essence de la traite des fourrures résidait dans les activités quotidiennes
de ceux qui pratiquaient ce commerce.
Pendant toute l'histoire du Canada, des ressources comme le poisson, la
fourrure, le bois d'oeuvre, le blé et les minéraux ont suscité l'intérêt des
diverses métropoles. Des particuliers, des entreprises et des gouvernements ont
investi de fortes sommes dans les principales ressources de l'arrière-pays
canadien, recherchant la richesse, la puissance et la sécurité promises par ces
ressources. Par sa durée et son étendue géographique, sinon par le nombre de
personnes qui y participaient et l'ampleur des fonds qui y étaient consacrés,
le commerce des fourrures fut la plus importante activité primordiale
d'exploitation des ressources dans le Canada d'autrefois. Ce commerce visait
principalement à échanger des fourrures contre des produits manufacturés
d'Europe de l'Ouest. Les chasseurs amérindiens piégeaient les animaux dont ils
traitaient la fourrure et transportaient leurs produits jusqu'à des endroits
stratégiques où les traiteurs de fourrures d'Europe de l'Ouest offraient en
échange aux Autochtones des biens et des services qui les intéressaient. À
titre d'agents des diverses métropoles et de réseaux de traite se faisant
concurrence, ces traiteurs cherchaient des voies navigables qui permettraient
la circulation des fourrures vers l'est et des produits manufacturés vers
l'ouest. Ils finirent par établir des voies de communication dans toute la
moitié nord du continent et par atteindre l'Arctique et le Pacifique.
L'immensité du Canada actuel est, entre autres, un legs des hommes qui ont
réussi ce tour de force. Toutefois, si important qu'ait été le rôle des
métropoles d'Europe de l'Ouest et de leurs réseaux d'influence dans
l'arrière-pays nord- américain, la coopération des Autochtones d'Amérique du
Nord fut tout aussi nécessaire au succès du commerce des fourrures.
On peut aussi envisager le commerce des fourrures sous l'angle des raisons qui
ont poussé des particuliers et des collectivités à adapter leurs cultures à un
nouveau milieu et des moyens qu'ils ont pris pour y parvenir. Deux peuples, les
Amérindiens d'Amérique du Nord et les Européens de l'Ouest, commencèrent à
faire la traite des fourrures et poursuivirent cette activité afin de réaliser
les objectifs dictés par leurs traditions culturelles propres. Les premiers
habitants du continent s'étaient forgés des modes de vie distincts,
admirablement adaptés à l'exploitation efficace des ressources de la terre.
C'étaient surtout des chasseurs nomades. Leurs pratiques culturelles,
caractérisées par l'adaptabilité aux changements du milieu, furent un
facteur-clé de leur réussite. À quelques exceptions près, les peuples
amérindiens accueillirent avec faveur les biens et les services que leur
proposaient les traiteurs et qui semblaient faciliter leur survie et embellir
certains aspects de leurs modes de vie traditionnels.
Les traiteurs d'Europe de l'Ouest, principalement les Britanniques et les
Français, constatèrent aussi qu'il leur fallait s'adapter en fonction des
conditions de la traite. La nécessité stimula d'importants changements
technologiques, notamment l'emprunt d'outils et de techniques aux Amérindiens.
Des changements sociologiques et idéologiques, moins évidents, résultèrent des
situations qui avaient provoqué ces adaptations technologiques. Pour comprendre
la traite des fourrures au Canada, il est aussi important d'étudier la vie de
ceux qui s'y adonnèrent que les réseaux d'influence et de contrôle mis en place
par une métropole éloignée.
La traite des fourrures jusqu'en
1665
L'expérimentation fut le facteur-clé qui marqua l'expansion du
commerce des fourrures en Amérique du Nord, à partir du voyage d'exploration de
Jean Cabot, en 1497, jusqu'en 1663, date de l'intervention directe du
gouvernement du roi Louis XIV dans les affaires de la colonie de la
Nouvelle-France. Les Amérindiens et les Européens de l'Ouest se familiarisèrent
avec les produits qu'il fallait se procurer et expérimentèrent la meilleure
stratégie d'acquisition. Entre temps, de nouveaux rôles et de nouveaux modes de
vie propres au commerce des fourrures se développèrent tant chez les
Amérindiens que chez les Européens de l'Ouest.
Aux débuts, les Européens de l'Ouest et les Amérindiens échantillonnaient
divers produits pouvant présenter un intérêt. Les entrepreneurs d'Europe de
l'Ouest eurent beaucoup de succès avec les pêcheries, puis avec le commerce des
fourrures de luxe, fourrures auxquelles adhérait encore le pelage et qui
servaient à fabriquer des manteaux, des robes et des garnitures. Pour des
raisons économiques et technologiques, le bois d'oeuvre promettait peu, et le
trafic d'esclaves amérindiens n'était pas particulièrement attrayant. Sans
doute les Amérindiens de la région, Micmacs et Malécites des Maritimes,
Béothuks de Terre-Neuve et Montagnais de la rive nord du golfe Saint-Laurent,
avaient-ils des préoccupations similaires lors de leurs premiers contacts avec
des Européens de l'Ouest. Chasseurs nomades vivant en petites bandes très
dispersées, ils chassaient le gibier dans les régions boisées au cours de
l'hiver et migraient sur la côte, au printemps, afin d'exploiter les ressources
du littoral. Ils trouvèrent très fonctionnels les outils de métal des pêcheurs;
plus tard, des articles comme des tissus et des fusils s'avérèrent utiles pour
eux.
Dans leur recherche de produits, ni Amérindiens ni Européens de l'Ouest
n'étaient étrangers aux techniques d'acquisition qu'étaient le commerce et la
razzia. La rencontre, en 1534, entre Jacques Cartier et son équipage et une
bande de Micmacs, sur le rivage de la baie des Chaleurs, dans le golfe du
Saint-Laurent, montre bien que chaque groupe connaissait les produits de
l'autre et cherchait avidement à en faire le commerce. L'absence des femmes et
des enfants micmacs, lors de ces rencontres, révèle une absence de confiance et
la peur d'échauffourées. Toutefois, tant les Amérindiens que les Européens de
l'Ouest semblaient considérer que le commerce plutôt que la manière forte
constituait la stratégie la plus efficace pour acquérir des produits.
L'importance d'une stratégie de troc est mise en relief par la tragique
histoire des Béothuks de Terre-Neuve qui ne réussirent pas à établir de
relations commerciales durables avec les pêcheurs. Les contacts entre ces deux
groupes furent marqués par le vol et la violence de part et d'autre. Lorsque
les pêcheurs de la côte s'aventurèrent à l'intérieur et se mirent à remonter
les diverses rivières pour pêcher le saumon, chasser et piéger les animaux à
fourrure, les Béothuks apparurent comme des concurrents plutôt que comme des
associés nécessaires pour l'exploitation de ces ressources. Les Béothuks eurent
aussi à subir des incursions par les Micmacs des régions environnantes. En raison
de ces escarmouches continuelles, les Béothuks disparurent dès le début du XIXe
siècle.
Les pêcheurs et les Micmacs eurent des rapports très différents. Ayant décidé
que les alliances commerciales représentaient le meilleur moyen d'acquérir des
produits utiles d'Europe de l'Ouest, les Micmacs adaptèrent leurs coutumes
traditionnelles de façon à tenir compte des avantages et des coûts du commerce
des fourrures. Les Français en vinrent à accaparer la majeure partie du
commerce entre les Européens de l'Ouest et les Micmacs, et dès la fin du XVIe
siècle, les Amérindiens acceptèrent la présence de traiteurs ayant des postes à
terre. Un traiteur français, qui voulait s'assurer l'amitié d'une bande en
particulier et donc de son commerce de fourrures, épousait une femme de cette
bande. Après s'être établi dans un poste de traite, il faisait de nombreux
voyages avec ses parents amérindiens. Ces traiteurs et leurs fils métis furent
connus sous le nom de capitaines des sauvages. Les Français comme les Micmacs préféraient
traiter entre eux par l'intermédiaire de ces hommes. Les capitaines des
sauvages, intermédiaires entre les deux cultures, semblent avoir joué un rôle
essentiel dans le succès du commerce terrestre des fourrures dans les Maritimes
et dans celui des alliances politiques subséquentes qui lièrent les Français et
les Amérindiens dans cette région.
À l'origine, on faisait
surtout le commerce des fourrures de luxe. Le commerce des fourrures communes
vit le jour lorsque les fabricants de feutre de l'Europe de l'Ouest apprirent
que la "laine" ou le "duvet" constitué par les poils
subsistant sous le pelage proprement dit du castor, une fois détachés de la
peau, permettaient d'obtenir du feutre de très grande qualité. Le chapeau
fabriqué à partir de cette matière, le fameux chapeau de castor, devint à la
mode chez les hommes et resta populaire jusque dans les années 1830, période à
laquelle le commerce des fourrures communes céda de nouveau la place au
commerce des fourrures de luxe.
Au fur et à mesure qu'il se développa dans la seconde partie du XVIe
siècle, le commerce de fourrures communes ne demeura plus une activité
complémentaire de la pêche. Des navires commencèrent à se rendre sur la côte
est uniquement pour aller chercher des fourrures. La fourrure commune était le
principal produit recherché, mais la fourrure de luxe, particulièrement la
fourrure de peu de volume, mais de grande valeur comme celle du vison, de la loutre,
du pékan et de la martre demeura aussi un produit secondaire très important
pendant toute l'histoire du commerce des fourrures communes. La fourrure de
castor portée par les Amérindiens sous forme de manteau ou de robe était la
meilleure fourrure commune. Lorsqu'on portait la fourrure, les jarres qui en
constituaient le revêtement extérieur et qui lui enlevaient de la valeur
tombaient, laissant la laine ou le duvet sur une peau souple et bien tannée. On
pouvait feutrer ce castor gras d'hiver à un coût beaucoup moindre que le castor
sec. Les traiteurs français qui cherchaient à obtenir la fourrure de ces
castors gras remontaient le Saint-Laurent, à la recherche de bandes plus
éloignées avec lesquelles ils pourraient commercer. Un important commerce d'été
avec les Montagnais se développa à Tadoussac, au confluent du Saguenay et du
Saint-Laurent, à la fin du XVIe siècle.
Au cours du XVIe siècle, le rôle des Montagnais dans le commerce des
fourrures évolua : de chasseurs qui troquaient occasionnellement des fourrures
avec les pêcheurs, ils devinrent des intermédiaires qui avaient des contacts
annuels réguliers avec les traiteurs français. Ils découragèrent les contacts
entre leurs voisins amérindiens et les Français, préférant troquer des produits
européens avec les premiers contre des fourrures qu'ils échangeaient avec les
Européens en faisant un profit substantiel. Les Montagnais qui contrôlaient le
commerce des fourrures à Tadoussac pouvaient limiter la circulation des
fourrures et encourager les traiteurs français concurrents à surenchérir sur
les fourrures. La prospérité des Montagnais finit par attirer l'attention des
bandes éloignées. Certaines tribus provenant de régions aussi éloignées que les
Grands Lacs cherchaient à se procurer les produits français par le commerce.
D'autres, notamment les Agniers (Mohawks) de la Confédération des Iroquois,
décidèrent plutôt d'effectuer des razzias, ce qui leur semblait le meilleur
moyen d'obtenir des produits français. Pour faire face à cette nouvelle menace,
les Montagnais renforcèrent leur alliance avec leurs voisins algonquins de la
vallée de l'Outaouais en leur permettant de trafiquer directement avec les
traiteurs français. Ce fait nouveau encouragea les Français à remonter plus à
l'ouest dans la vallée du Saint-Laurent et à ériger, en 1608, une habitation
permanente à Québec.
En 1603, Pierre du Gua, sieur
de Monts, noble français se livrant activement à des entreprises commerciales à
risque élevé comme la traite d'été à Tadoussac, obtint du gouvernement français
le monopole du commerce des fourrures et accepta en retour de veiller aux
intérêts français dans la région. Samuel de Champlain se chargeait des intérêts
de Monts en ce qui concerne le commerce des fourrures. Après avoir fondé
Québec, Champlain vit la nécessité de renforcer son alliance commerciale avec
les Algonquins. Il apprit rapidement que dans les régions environnant les
Grands Lacs, ces alliances étaient aussi bien des pactes politiques que des
accords commerciaux. Les deux victoires qu'il remporta sur les Agniers en 1609
et 1610, de concert avec les Algonquins et leurs alliés, favorisèrent les
intérêts français. Fait très important, les Français entrèrent en contact avec
les Hurons qui vivaient près de la baie Géorgienne, et qui étaient des
commerçants habiles et des alliés des Algonquins.
Les Montagnais virent leur situation se transformer radicalement à la suite de
la consolidation de l'alliance franco-huronne. À la suite de leurs premiers
contacts avec les pêcheurs, les Montagnais ne faisaient qu'ajouter des produits
d'Europe de l'Ouest à leur propre éventail de produits. Les outils de métal
comme les couteaux et les hachettes complétaient donc les outils de pierre,
d'os ou de bois, les tissus s'ajoutaient au cuir, et les denrées européennes
échangées à l'occasion comme des céréales, des fruits et des légumes séchés
servaient de complément aux produits de la chasse. À l'origine, ces nouvelles
acquisitions n'étaient pas nombreuses, mais au fur et à mesure que les
Montagnais eurent des contacts annuels prévisibles avec des traiteurs, ils
cessèrent de fabriquer les produits dont il leur était plus facile d'obtenir
les équivalents par le commerce des fourrures. Les articles d'Europe de l'Ouest
commencèrent de remplacer les articles amérindiens plutôt que de les compléter.
Les Montagnais commencèrent à abandonner leur économie de subsistance au profit
de la production de surplus. Ils eurent besoin d'un plus grand nombre de
fourrures à échanger avec les Français contre des produits d'Europe de l'Ouest
et ils devinrent dépendants de ces denrées pour assurer leur survie. Lorsque
des circonstances nouvelles leur firent perdre leur rôle d'intermédiaires, les
Montagnais furent forcés de retourner à la chasse et au piégeage. Ces
Autochtones, qui avaient perdu beaucoup des connaissances techniques associées
à ce mode de vie, trouvèrent la transition plus difficile en raison de la
rareté du gibier et des fourrures. La famine et les épidémies aggravèrent une
situation déjà mauvaise. Les Montagnais ne reprirent jamais leur position
d'intermédiaires dans le commerce des fourrures et leur expérience malheureuse
allait être par la suite le lot de nombreux peuples autochtones.
Après les premières rencontres entre des membres de la Confédération des Hurons
et des traiteurs français, à Québec, les deux parties travaillèrent à renforcer
leur alliance. Sur le plan géographique et culturel, les Hurons étaient
admirablement placés pour assumer un rôle d'intermédiaires coopératifs dans le
commerce des fourrures. À titre d'agriculteurs, ils avaient des réserves
alimentaires que ne connaissaient pas les chasseurs comme les Outaouais, les
Nipissings et les Algonquins qui vivaient à l'ouest, au nord et à l'est d'eux.
Étant donné que les femmes, en Huronie produisaient la plupart des denrées
alimentaires, les adultes mâles avaient beaucoup de temps à consacrer aux
activités commerciales et guerrières. Des réseaux commerciaux étendus
couvraient déjà la région des Grands Lacs avant l'arrivée des Français. Les
échanges commerciaux précolombiens au cours desquels on cherchait surtout à
obtenir des produits de luxe comme des coquillages, du cuivre natif, de la
pierre de pipe et du tabac comportaient le transport du maïs depuis les
territoires hurons jusqu'au nord, et son échange pour de la viande, des
fourrures et des peaux fournies par les chasseurs du Bouclier canadien. Cette
expérience préparait les Hurons à assumer le rôle d'intermédiaires au sein du
réseau d'échanges commerciaux Saint-Laurent-Grands Lacs qui reliait les
traiteurs français à Québec et les chasseurs du Bouclier, au nord. Les membres
de la Confédération des Iroquois cherchaient à avoir accès à ces mêmes
fourrures. La géographie, les relations politiques entre leurs bandes et leurs
propres traditions culturelles encourageaient les Iroquois à considérer les
razzias comme le meilleur moyen d'acquérir ces produits. Dès 1630, les
ressources en fourrures de leurs territoires n'étaient plus suffisantes. Les
Iroquois, qui recevaient des fusils et des munitions des traiteurs britanniques
de la Nouvelle-Angleterre et plus tard des Hollandais de la Nouvelle-Amsterdam,
avaient les moyens d'obtenir des fourrures d'autres peuples. Sans doute la
diplomatie iroquoise ne réussit-elle pas à faire rompre l'alliance entre les
Français et les Hurons, mais ce pacte ne dissuada par les Iroquois d'effectuer
des incursions dans toute la région des Grands Lacs.
Durant la période qui sépara la fondation de Québec et la destruction de la
Huronie en 1648-1649, les Français tentèrent deux tactiques pour accroître leur
influence sur leurs partenaires de traite hurons. Les missionnaires jésuites
s'efforçaient d'occuper une place prépondérante dans la vie des Hurons, alors que
les coureurs de bois qui pratiquaient la traite à l'intérieur, souvent au
mépris de lois françaises, faisaient également office d'intermédiaires
culturels, car leur connaissance intime des deux cultures leur permettaient de
faire comprendre à chacune les usages de l'autre. Après l'échec de leur
apostolat auprès des bandes disséminées de Montagnais nomades, les
missionnaires jésuites concentrèrent leurs efforts sur les grands villages
hurons. Faisant appel aux traiteurs de fourrures pour pénétrer en Huronie dans
les années 1630, les jésuites connurent de longues années d'insuccès.
Cependant, à la fin de la décennie, le vent sembla tourner en leur faveur, un
nombre croissant d'Amérindiens acceptant de se convertir.
Il semble que les jésuites importèrent en Huronie des maladies européennes qui
en l'espace de quelques années, réduisirent de moitié la population huronne. À
la longue, les maladies et les biens matériels acquis grâce à la traite des
fourrures portèrent préjudice aux structures sociales et à la culture des
Hurons. Au contraire, les Iroquois, cousins méridionaux des Hurons, semblent
avoir réduit au minimum l'action néfaste de la traite des fourrures en
perfectionnant et en consolidant leur confédération. Chez les Hurons,
l'acquisition du bien-être matériel par les commerçants et les tribus
orientales de la confédération se faisait aux dépens des guerriers et des
tribus occidentales. Cette situation suscita un malaise social et politique en
opposant les intérêts individuels liés à la traite aux responsabilités
communautaires. De tels problèmes pouvaient être résolus de manière
satisfaisante pour peu que les institutions permissent d'intégrer les intérêts
individuels dans l'ensemble des intérêts communautaires. Les Iroquois
réussirent dans cette entreprise, mais pas les Hurons.
Chez les Hurons, ces problèmes furent aggravés par les épidémies, non seulement
parce qu'elles tendaient à frapper les vieillards, dépositaires de la sagesse
ancestrale, mais aussi parce qu'elles suscitèrent chez les Hurons des doutes
quant à l'efficacité de leurs méthodes traditionnelles de sauvegarde des vies
face aux méthodes de la "sorcellerie rivale". Le message religieux
des missionnaires jésuites vint aggraver une situation déjà précaire. Non
seulement les jésuites mettaient-ils en question les pratiques et les croyances
traditionnelles, mais les néophytes avaient tendance à fuir les rites païens.
Cette attitude constituait pour la culture traditionaliste des Hurons une
menace plus grave que les coups de main iroquois. Les Hurons ne parvenaient pas
à surmonter l'inertie des tendances à l'individualisation engendrées par la
prospérité liée à la traite des fourrures et accélérées par les événements et
la situation associée à la mission des jésuites. En 1648-1649, la Confédération
huronne fut démantelée par les attaques iroquoises qui ne laissèrent que des
groupes de réfugiés, et la mission des jésuites en Huronie fut détruite avec
elle.
L'échec des jésuites en terre
huronne eut pour effet de mettre en valeur les exploits des coureurs de bois
qui incarnèrent les succès de la réaction française aux circonstances de la
traite des fourrures dans la région des Grands Lacs. Des hommes semblables aux coureurs
de bois, les capitaines des sauvages, s'étaient adonnés à la traite des
fourrures dans la région des Maritimes. Mais c'est la date de 1610, année où
Champlain décida d'envoyer le jeune Étienne Brûlé accompagner les Algonquins
qui se rendaient chez leurs alliés hurons, qui marque les débuts de l'histoire
des coureurs de bois. Brûlé ne fut pas le seul; d'autres marchèrent sur ses
pas. Ces jeunes hommes acquirent une connaissance non seulement de la langue de
leurs hôtes, mais aussi des traiteurs, des itinéraires et des coutumes liés à
la pratique de la traite. Partageant volontiers l'existence de leurs hôtes, ils
s'attirèrent la confiance générale des populations amérindiennes. Ils ne
tardèrent pas à faire figure d'intermédiaires culturels entre les deux parties
intéressées par la traite des fourrures, expliquant à chacune les usages
singuliers de l'autre et facilitant les échanges pacifiques entre les deux. Les
risques étaient tels que certains, tels Brûlé lui-même, y laissèrent la vie.
Mais les bénéfices escomptés étaient considérables, car cette activité
promettait une abondance de richesses matérielles et de prestige
socio-politique dans les deux groupes.
Après la destruction de la Confédération huronne et la dispersion des traiteurs
hurons, les coureurs de bois jouèrent un rôle déterminant dans la
réorganisation du système de traite du Saint- Laurent et des Grands Lacs.
Soumis aux raids incessants des Iroquois, les Amérindiens du Bouclier et des
Grands Lacs supérieurs avaient du mal à acheminer régulièrement les fourrures
destinées aux Français de Montréal. Afin de préserver le réseau de traite du
Saint-Laurent et des Grands Lacs, les Français durent se charger du transport
des fourrures et des denrées commerciales entre Montréal et les centres de traite
des Grands Lacs supérieurs. On vit un nombre croissant d'engagés français
pénétrer à l'intérieur des terres à bord de canots. Pour sa part, le bourgeois,
sorte de marchand-traiteur, accompagnait ses marchandises vers l'ouest pour
superviser les opérations de traite dans les postes éloignés. Mais le succès de
la traite reposait sur l'activité du coureur de bois, qui recherchait de
nouvelles bandes amérindiennes, les mettait en rapport avec les traiteurs et
resserrait, au moyen d'alliances, les liens qu'elles entretenaient avec des
marchands particuliers. Ces activités étaient parfois contraires aux lois du
gouvernement colonial. Il arrivait souvent que les rôles de coureur de bois et
de bourgeois fussent cumulés en la personne du voyageur. Ce fut le cas de
Pierre-Esprit Radisson et de Médard Chouart sieur Des Groseilliers dans les
années 1650.
Les aventures commerciales de Radisson et de Des Groseilliers parmi les Cris
qui vivaient entre les Grands Lacs et la baie d'Hudson laissèrent un double
héritage. Les pratiques qu'ils instaurèrent dans l'ensemble du réseau de traite
du Saint-Laurent et des Grands Lacs se développèrent au cours du demi-siècle
suivant en un mode de vie associé à la traite des fourrures. Le rôle du coureur
de bois fut de plus en plus exercé par un sang-mêlé qui était apparenté au
bourgeois du poste de traite mais qui avait épousé une femme appartenant à une
famille éminente de la bande amérindienne. C'est lui qui conduisait de petites
expéditions de traite "en dérouine" -- expression archaïque désignant
le commerce itinérant de marchandises -- jusqu'aux terrains de chasse et de
piégeage des Amérindiens. Les autres sang-mêlé pratiquant la traite des
fourrures avaient tendance à fonder leurs aspirations sur le mode de vie et le
prestige socio-politique de cet intermédiaire culturel. Au début du XVIIIe
siècle, le titre de coureur de bois cédait le pas à celui de voyageur, mais le
rôle que ces hommes jouaient dans la traite des fourrures demeurait tout aussi
capital.
Le second héritage laissé par
Radisson et Des Groseilliers fut la création de la Compagnie de la baie
d'Hudson. Ces aventuriers tirèrent de leurs contacts avec les Cris vivant au
nord du lac Supérieur la conclusion que les navires en provenance d'Europe
pouvaient se rendre au seuil du territoire des Amérindiens trappeurs, ce qui
allait permettre de court-circuiter les intermédiaires coûteux et d'éviter les
dangers d'un trajet jalonné de rapides et exposé aux attaques des
Iroquois.Rebutés par l'indifférence des marchands et des autorités de la
Nouvelle-France et de la mère patrie, Radisson et Des Groseilliers soumirent
leur projet à des courtisans anglais qui, après avoir prouvé qu'il était
réalisable grâce aux voyages de l'Eaglet et du Nonsuch, obtinrent un monopole
du roi britannique Charles II le 2 mai 1670. Les conseils de Radisson et Des
Groseilliers furent déterminants dans les premiers succès que la Compagnie de
la baie d'Hudson remporta dans ses rapports avec les Amérindiens.